RECENSION DU FILM SÉTIF 1962


Création le 13 novembre 2017

Malik Rahal, née en 1974 à Toulouse, est une historienne française. Spécialisée dans l'histoire de l'Algérie et plus généralement du Maghreb contemporain, elle est chargée de recherche à l’Institut d’histoire du temps présent (IHTP), une unité du CNRS.
 

Après avoir été professeur dans un collège en Seine-Saint-Denis, elle a été Maître de conférence à l'Université de Nottingham avant d'être recrutée au CNRS. Elle enseigne à Sciences-po Paris et à l'INALCO.

Elle a écrit de nombreux articles sur la possibilité de faire de l'histoire portant sur la période post-indépendances et fait partie des premiers historiens à s'attacher à cette période. Elle anime un carnet de recherche en français, anglais et arabe intitulé Textures du temps, dans lequel de nombreux jeunes historiennes et historiens, travaillant sur l'Algérie contemporaine, partagent leurs travaux et leurs questionnements, et où ils réagissent en historiens à l'actualité.


Voici donc la recension très pertinente qu’elle a faite du film que nous avons pris, à titre strictement personnel, des fêtes de l’indépendance de l’Algérie à Sétif en juillet 1962, film dont elle a retrouvé la trace en consultant le numéro spécial du journal algérien El Watan sur le cinquantenaire de l’indépendance de l’Algérie, dont la dernière de couverture nous était consacrée. À propos de ce film, Alain Peyrefitte, ancien ministre du général de Gaulle, nous a confié en 1996, que nous avions été « gonflé » de servir ainsi de témoin de l’histoire !


Cette recension se trouve dans le site de Texture du temps :

https://texturesdutemps.hypotheses.org/2629

Les commentaires entre parenthèses et en couleur sont nôtres.


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Dans l’Algérie contemporaine, il semble qu’il ne puisse y avoir d’histoire que de la guerre d’indépendance. Une fois franchi le seuil de 1962, faire de l’histoire est (presque) un autre métier. Ce carnet sera celui d'une plongée historienne dans le temps présent de l'Algérie.

Sétif, 4 et 5 juillet 1962. Le décor, c’est d’abord les rues et les murs couverts d’affiches : « Référendum OUI à l’indépendance » ; « La révolution pour vaincre la Misère »…
Dans le stade de la ville, un meeting est organisé à la veille de l’indépendance. D’abord, on se promène sans but, profitant de l’atmosphère. Puis la foule immense se presse. Il fait chaud en juillet, et dans la mêlée, un homme est chargé de faire boire les enfants d’une bouteille. À l’orateur inconnu succède une oratrice ; derrière elle, trois combattantes en tenues kakis.


Quand on a travaillé sur Ferhat Abbas, dont Sétif était le fief, on reconnait cette tribune où le vieux leader nationaliste avait parlé si souvent avant la guerre d’indépendance. Un autre homme est à la tribune. On nous indique justement que c’est Ferhat Abbas, (Ferhat Abbas se trouve plus bas, à gauche de l'écran ; il a été reconnu formellement par Jacques Zermati dont il était l’ami, lorsque Jean Kersco lui a montré le film) mais les lunettes sombres de Benyoucef Benkhedda, le second président du Gouvernement provisoire de la République algérienne sont reconnaissables entre mille.

Jean Kersco, qui tient la caméra ce jour-là, était « officier des affaires algériennes », il avait été nommé adjoint d'une Section Administrative Spécialisée près de Sétif (à Sillègue, puis chef de SAS à Chasseloup Laubat) Dans un entretien réalisé en septembre dernier, il m’a raconté comment il a demandé à son sous-préfet de l’époque (de Saint Arnaud), un certain Boudiaf, l’autorisation de filmer les festivités de l’indépendance. Boudiaf l’avait alors renvoyé vers l’organisateur des festivités à Sétif, Me Areski. (J’ai sursauté, parce que Me Areski n’est pas un inconnu : c’est un ancien responsable de l’UDMA et une figure influente de la ville.) Me Areski avait accepté immédiatement, mais refusé de fournir un document écrit : « ma parole suffira ». Il en tire des images rares et précieuses de la façon dont, hors d’Alger, on célèbre l’indépendance.


J’ai découvert la ville de Sétif pour la première fois très récemment, à l’occasion de la présentation de mon livre, "L’UDMA et les Udmistes". Il s’agissait d’évoquer une recherche un peu ancienne, mais je m’y suis replongée volontiers, en partant à la recherche des lieux liés au parti de Ferhat Abbas, et en retraçant aussi le trajet de la manifestation du 8 mai 1945, événement fondateur de la politique de ce la décennie des partis politique, de 1946 à 1956. Dans mon tour de l’Algérie du nord pour présenter le livre, j’avais aussi en tête ce sur quoi je travaille en ce moment, un autre livre, portant celui-ci sur l’année 1962, notamment sur les festivités de l’indépendance. C’est ainsi que j’avais découvert les images tournées le 4 et le 5 juillet 1962 à Sétif, et dont a été réalisé plus tard un montage de 13 minutes, signé du pseudonyme de Jean Kersco.


Dans ce film, Kersco nous promène parmi les badauds qui dès le 4 juillet parcourent les rues de Sétif : les enfants sont déjà en tenue, un couple de parents montre fièrement leur fils à la caméra avec son calot vert blanc et rouge. Lorsque nous revoyons ces images ensemble, Jean Kersco se souvient qu’en le voyant filmer, ils ont crié : « Vive l’amitié franco-algérienne ! » Un homme en uniforme organise la circulation. Des hommes portant chemises et calots font le service d’ordre : ils tentent d’empêcher Jean Kersco de passer, avant que le seul nom de Me Areski ne lui ouvre en effet le passage.


Les drapeaux couvrent les monuments et les immeubles, et les enfants portent des tenues de fête tricolores, rouge-blanc-vert. Pour le transport, des dizaines de vélos, des carrioles et des camions. Les balcons sont pleins, les arbres aussi, on grimpe partout où c’est possible, pour mieux voir. Du haut d’un balcon, quelqu’un filme : Kersco explique que c’est un Français d’Algérie inquiet, ou peu désireux de venir se mêler à la foule. Et puis il y a encore ces index levés —déjà repérés dans d’autres photographies et qui m’intriguent—, sans que la bande son (réalisée quelques mois plus tard sur son magnétophone, car les films 8 mm étaient muets) ne nous indique ce qu’on invoque, chante ou commémore avec ce geste.


Dans le lointain, puisque la caméra dernier cri de Jean Kersco dispose d’un zoom, il saisit une réception au balcon d’une belle villa. Il explique aujourd’hui que c’est la villa réquisitionnée dans le Faubourg de la Gare pour Ferhat Abbas, mais je ne suis pas sûre que Ferhat Abbas ait été à Sétif en juillet 1962. (Si, il a même rencontré Jacques Zermati, qui le connaissait très bien).
 

Il filme aussi un rassemblement à l’extérieur de la ville, un champ où l’on semble venir de loin, et où les femmes, auprès desquelles la caméra s’attarde, portent plus volontiers le haïk blanc. On propose à Jean Kersco de se rapprocher des officiers de l’ALN. Mais en ce 4 juillet, il est encore en tenue militaire française. Il craint qu’une image où il apparaîtrait avec eux ne puisse être utilisée contre lui, et préfère décliner. Au cœur même de la foule, de petits défilés d’enfants s’organisent dans la lumière de la nuit tombante.

Le 5 juillet, Jean Kersco circule désormais en tenue civile, puisque c’est l’indépendance. Il filme toujours. Sur ses images, la foule défile en grand nombre vers la ville, parfois encore en levant l’index. On danse aussi. La bande son utilisée pour le montage ne correspond pas aux images et pour ma part, j’ai préféré l’éteindre, car les images disent à elles seules le retentissement sonore de la foule : on chante, on crie, les mains battent le rythme sur le toit des véhicules, on applaudit.


Une jeune femme scande de la main sur le toit de la voiture, et on reconnait aussitôt : Ta-hyal ja-za-ir (— —  – – -). Une autre, agrippée qu’elle est à sa voiture, bat la mesure sur sa propre cuisse, et on lit sur ses lèvres : « Ta-hya — — Ta-hya — — » .

En ce mois de juillet, ce qui change par rapport aux festivités qui ont suivi le cessez-le-feu du 19 mars, c’est d’abord la possibilité d’occuper la rue et les espaces publics de tous les quartiers, y compris les centres-villes où la présence « européenne » était la plus marquée. L’automobile devient un objet central : parfois c’est la voiture, ou une moto et à défaut, un vélo, ou une charrette. Mais le véhicule roi, c’est le camion, utilisé comme une scène pour donner à voir les corps, les groupes, et finalement le corps collectif.


Dans un double mouvement, la foule se montre du haut des camions, alors que depuis la rue, la même foule spectatrice se regarde. La hauteur et le point de vue que permet le camion, c’est aussi ce qui explique son ubiquité dans les sources photographiques et filmées. À défaut de camion, on recherche une hauteur permettant de contempler la foule qui constitue elle-même l’événement, c’est-à-dire de se voir : balcons, parapets, lampadaires ou arbres sont occupés par des grappes de gens.

Ce qui se joue là, c’est une spectaculaire inversion du regard. D’ailleurs durant les fêtes de juillet, la foule chantant et dansant est documentée, photographiée, filmée, décrite, et le fait que cette performance soit vue, enregistrée et retransmise participe de sa réussite. Les festivités traduisent un plaisir auquel participe le fait de « se voir », comme une réaction au déni de la période coloniale, ce temps où, selon Pierre Claverie, les « indigènes » étaient aux yeux des « européens » aussi transparents que les animaux ou les pierres, à moins qu’ils ne soient convenablement orientalisés, c’est-à-dire représentés selon un imaginaire strictement européen dans un rapport hégémonique.


L’accomplissement de cette révolution du regard en 1962 est une élément central de la révolution algérienne. Cette foule de corps qui se révèlent le 5 juillet dans la danse, la marche, et le chant n’est plus « population colonisée » mais devient peuple aux yeux du monde, et cette transmutation participe de l’effervescence, de la ferveur, de l’ivresse des festivités.


À Sétif, ces garçons et filles, ces femmes sur les camions, ces hommes sur les toits des véhicules, tous marquent le rythme des battements de leur main et des saccades de leurs corps. Saisis par les images animées, ils disent mieux que les photographies la sonorité du moment. Des jeunes hommes semblables à des chefs d’orchestre encadrent les portions de défilé, mais quand on y regarde de plus près, chaque camion a son propre meneur, ou sa meneuse. On défile en tous sens, par sous-groupes : ici passe un groupe scout, là un autre, ou une école, ou un syndicat, ou une association. Une femme un peu âgée a soulevé son haïk noir et traverse seule la rue, très vite, en tenant à bout de bras la hampe d’un drapeau. C’est la dernière image du film.


A l’occasion de ma visite à Sétif, j’ai rencontré, il y a quelques jours, Abderrahmane Lamèche, l’un de ces chefs d’orchestre. Il fait partie de l’association des anciens des lycées Karwani et Malika Gaïd, qui m’avait invitée à présenter le livre sur l’UDMA dans la ville « berceau du parti ». Il avait 14 ans à l’indépendance, et sans connaître le film de Kersco, son récit concorde sur bien des points. Néanmoins, pour lui, les festivités, ont commencé dès avant le mois de juillet, avec un premier grand rassemblement à l’occasion du passage de Ferhat Abbas dans la ville. On lui avait alors en effet prêté une maison sur le boulevard Jean Jaurès (aujourd’hui boulevard du Premier Novembre, la maison qui n’existe plus aujourd’hui appartenait selon lui à une famille suisse, la famille Chollet), et il avait prononcé un discours depuis le balcon. La rue était alors noire de monde, il me le répète à plusieurs reprises. Et quand Abbas a commencé à parler, le silence était total. On entendait les mouches voler.

Lors des fêtes de juillet, le groupe scout, dont Abderrahmane Lamèche faisait partie, était chargé du service d’ordre qui apparaît clairement dans le film. Beaucoup de gens, submergés par l’émotion, s’évanouissaient. On avait de l’eau et du parfum pour essayer de les raviver et de les remettre sur pied, un peu de nourriture aussi. Certaines personnes étaient perdues, des enfants étaient égarés dont on essayait de localiser les parents grâce à des hauts parleurs. On disposait aussi de quelques ambulances, au cas où. 


Le siège du groupe scout où l’on ramenait les enfants perdus, c’était l’ancienne médersa al-Fath de l’Association des ‘Ulama. Elle avait été fermée en 1957 pour devenir le siège de la SAS, puis après le cessez-le-feu, elle avait servi à accueillir les prisonniers progressivement libérés des camps de Djorf ou de Qasr at-Tayr et du pénitencier de Lambèse [Tazoult]. Un comité d’accueil, équipé de listes établies par les autorités algériennes clandestines et de listes récupérées de l’administration française était chargé de les recevoir. On logeait et nourrissait les anciens prisonniers dans des hôtels, des bains et chez des particuliers avant de les grouper pour les renvoyer chez-eux.

Abderrahmane Lamèche se souvient aussi qu’à partir du mois d’avril, les gens préparaient les vêtements pour les fêtes de l’indépendance. Sa mère étant couturière, on venait lui demander de coudre robât tâ’ l-istiqlâl [les robes de l’indépendance]. On lui demandait les robes, mais surtout les jupes vertes, les kazaka [chemises] blanches, et pour les femmes, le ruban qui se nouait autour des cheveux. Il y avait aussi les cravates rouges. 


Il se souvient d’avoir vu dans la marche du 5 juillet un groupe de mozabites très organisés, tous portant la même chemise en nylon vert bouteille, et avec des brassards vert et blanc au croissant et à l’étoile. Ils étaient, dit-il, menés par le leader de la communauté ibadite de la ville, un certain Qassem.

La fête avait commencé la veille, dès le 4, vers 3 ou 4 heures de l’après-midi. Les gens sortaient déjà, et se rassemblaient en foule. À l’heure où Jean Kersco cessait de filmer pour la nuit, les habitants, eux, ne rentraient pas chez eux et la fête devait durer jusqu’au lendemain. Pour Abderrahmane Lamèche, la soirée du 4 est même l’apothéose de la ferveur. Ce n’est que le soir du 5 que les choses se sont calmées d’elles-mêmes, par épuisement, les festivités se prolongeant sporadiquement dans les différents quartiers. Au cours de notre entretien, il est très précis sur tous les détails. Il se souvient de slogans sur les banderoles et des slogans chantés.


- Et puis il y avait des gens qui pleuraient. Je me souviens de gens qui pleuraient à chaudes larmes et ils criaient « Allah yarham ash-shuhada » [Que Dieu prenne les martyrs en sa miséricorde]


En prononçant ces mots, il lève l’index, et je sursaute :
— Avec le doigt ?


— Avec le doigt : « Allah yarham ash-shuhada. Allahu akbar. Allah yarham ash-shuhada. »

J’ai déjà entendu ce très impressionnant « Yarham ash-shuhada ! » dans un autre documentaire tourné à Alger, mais c’est la première fois que pour moi, le geste rejoint la voix.
— « Allahu akbar. Allah yarham ash-shuhada. Allahu akbar. Allah yarham ash-shuhada. » Quand on pense… [silence] Vous êtes émue… ? Moi aussi j’ai la chair de poule. Je me souviens bien. Il y a des visages que je n’oublierai jamais. Quelqu’un, un brun qui était garçon de café, dans un café européen. Il pleurait à chaudes larmes. Ooooh lala. « Yarham ash-shuhada ! »


Lorsque les hommes et femmes marchent en levant ensemble l’index, ce sont les martyrs qu’ils chantent. Les foules de juillet 1962 célèbrent donc, au double sens du terme : elles fêtent l’indépendance tout en commémorant les morts pour la première fois de façon publique, collective et au cœur même des villes et des villages.


L’index levé, elles s’adressent directement à Dieu pour demander — pour exiger — qu’il prenne soin des âmes des martyrs.



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 Mais aussi, il y a cela :

http://dakerscomerle.blogspot.fr/search/label/5%20-%20MONSIEUR%20JACQUES%20...



Et voilà ! Et si vous voulez voir ou revoir ce film, c'est très simple :

https://www.youtube.com/watch?v=S-EDGM6e2tI